A propos du suffrage universel…

19/04/2012

UNE LONGUE CONQUÊTE

Si l’expression « suffrage universel » jouit d’une grande popularité en France c’est qu’elle est liée à la mémoire des luttes populaires du XIXème siècle qui ont conduit à l’instauration d’un État républicain.

Les adversaires à ce nouvel ordre se sont comptés en premier lieu chez les nostalgiques de la monarchie mais aussi parmi la classe devenue économiquement et culturellement dominante – la grande bourgeoisie industrielle et financière – qui a longtemps vu dans la république démocratique un danger pour ses privilèges.

Il est symptomatique, d’ailleurs, que monarchistes et bourgeois, lorqu’ils étaient au pouvoir, ont conduit avec le même acharnement les répressions à l’encontre des insurrections populaires engendrées par les injustices et la misère.

De la révolte des canuts de Lyon à la Commune de Paris,  tout le XIXème siècle est parcouru de ces combats étouffés dans le sang.

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15 avril 1834 : Massacre de la rue Transnonain (Honoré Daumier)

Finalement, c’est sur l’hécatombe des Communards que la bourgeoisie triomphante – unie aux débris de la noblesse – se rallie à l’idée d’une république démocratique (aux libertés limitées) et consacre le suffrage universel masculin (les femmes ne bénéficieront du droit de vote qu’en 1944).

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Adolphe Thiers, bourreau de Paris et actionnaire de la Compagnie des mines d’Anzin, en est le premier président.

LE TOURNANT IMPERIALISTE

Avec la vague d’expansion coloniale qui commence dans les années 1880, la fraction impérialiste de la bourgeoisie française comprend qu’elle ne peut se lancer dans la conquête de territoires en Afrique et en Asie sans avoir la garantie d’une certaine paix sociale dans la « métropole » – d’autant que le début des années 1880 voit se développer des grèves longues et massives ainsi qu’un progrès notable du syndicalisme.

L’extension des libertés publiques et certaines réformes sociales apparaissent donc comme le plus sûr moyen d’intégrer les « classes dangereuses » à l’Etat républicain et ainsi les détourner des velléités révolutionnaires.

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C’est alors que, parallèlement à la construction des grands mythes de la République – telle la commémoration du 14 juillet à partir de 1881 -, les gouvernements s’emploient à promouvoir des mesures d’élargissement des libertés et certains droits sociaux : liberté de réunion (juin 1881), liberté de la presse (juillet 1881), libertés municipales (mars 1882), école gratuite (juin 1881), obligatoire et laïque (mars 1882), reconnaissance des syndicats (mars 1884), loi sur les associations (juillet 1901), etc.

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Zélé partisan de l’expansion coloniale et auteur des lois scolaires, Jules Ferry incarne parfaitement cette dualité. [1]

Comme le mentionne une équipe d’historiens, « la paix civile se construit grâce aux colonies et permet aux républicains de 1880 d’asseoir leur pouvoir et de renforcer la République ». [2]

Il a certes fallu de longues luttes – parfois dures et sanglantes – pour que les travailleurs obtiennent l’amélioration de leur sort. Mais la bourgeoisie a su lâcher du lest quand il le fallait et gérer ces conflits de telle sorte qu’ils ne prennent jamais un cours insurrectionnel susceptible de mettre en danger son État.

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Parallèlement, prend forme l’intégration politique du mouvement ouvrier à la République bourgeoise quand, en 1899, le parti socialiste accepte que l’un des siens – Alexandre Millerand – accède à un poste de ministre. Il n’est pas fortuit que ce choix soit contemporain du ralliement de la gauche de l’époque aux aventures coloniales.

Ainsi sous la Troisième République, comme sous les suivantes, pour tous les partis, la lutte politique devient inséparable du suffrage universel quand celui-ci n’est pas considéré comme l’unique moyen d’imposer de possibles changements.

Une orientation qui ne tient pas compte, comme le rappelait Rosa Luxemburg, que « les institutions formellement démocratiques ne sont, quant à leur contenu, que les instruments de la classe dominante ».

Aujourd’hui, un siècle et demi de république permet de constater que le suffrage universel n’a jamais mis en péril la domination du capitalisme financier et industriel sur la société française pas plus qu’il n’a mis fin aux entreprises impérialistes de la France contre les peuples d’Afrique ou d’Asie.

Quand des avancées sociales significatives ont pu être obtenues, elles sont à mettre au crédit du mouvement social – comme en 1936 – plus qu’au « verdict des urnes ».

Pareillement, la libération nationale des peuples colonisés n’a pu triompher qu’en dépit des sales guerres qui leur ont été imposées par des gouvernements issus du suffrage universel. Jamais la République française n’a abandonné de plein gré une parcelle de son empire colonial.

Les révolutionnaires du XIXème siècle voyaient dans le suffrage universel un instrument d’affranchissement. Il semble qu’aujourd’hui il ne serve plus qu’à légitimer un système inégalitaire à l’intérieur, belliciste et criminel à l’extérieur.

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Troupes françaises en Afghanistan

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[1] Le philosophe italien Domenico Losurdo constate la mise en œuvre d’une politique semblable au niveau des grandes puissances du continent : « Entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle, l’extension du suffrage en Europe va de pair avec le processus de colonisation et avec l’imposition des rapports de travail servile et semi-servile aux populations assujetties ; le gouvernement de la loi dans la métropole s’intrique étroitement à la violence et à l’arbitraire bureaucratique et policier et avec l’état de siège dans les colonies ». Domenico Losurdo, professeur d’Histoire de la Philosophie à l’Université d’Urbino, (Italie), Le péché originel du XXème siècle, Aden, 2007.

[2] Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, La république coloniale – Aux origines de la nation coloniale (p.61), Ed. Albin Michel, 2003, Hachette.

JPD%20B.pngJean-Pierre Dubois – blanqui.29@orange.fr



 

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